Cinq leçons sur la psychanalyse

 

 

Analyse de FREUD : 

"Cinq leçons sur la psychanalyse" 

 

 Marie-Sophie Caujolle - EPC janvier 2016

 

 

Résumé

 

Ce texte, l’un des plus populaire de Freud est le compte-rendu de cinq conférences présentées en septembre 1909 aux Etats Unis et prononcées devant un public de médecins et de spécialistes plutôt méfiants et connaissant peu ses nouvelles théories. Freud souhaite exporter ses idées et ébranler les préjugés : il expose sa méthodologie clinique et ses grands concepts théoriques pour faire naitre le mouvement psychanalytique. Son talent oratoire et son style littéraire séduisent. Freud trouve ainsi une reconnaissance officielle et une dimension mondiale à ses découvertes mais avec un espace désormais ouvert à la critique et à l’adversité. Car derrière une apparence lisse et rhétoriquement soignée, rendue nécessaire par la volonté de produire sur l'auditoire une impression de respectabilité scientifique, se préparent de profonds remaniements conceptuels. Fluides et denses, ces cinq conférences sont une introduction excellente à la psychanalyse freudienne.

 

Freud expose dans sa première conférence la genèse empirique des difficultés de la psychanalyse, en rappelant le cas d’hystérie d’ Anna O et les principes de la cure dite cathartique qui lui fut administrée pendant les 2 années de sa maladie. Il témoigne des enseignements décisifs apportés par Breuer lors de ses expérimentations qui constate que les symptômes « capricieux et inattendus » des hystériques sont des résidus d’expériences émotives, appelés traumatismes psychiques et qu’ils n’ont pas de cause organique.

 

Les hystériques souffrent de « réminiscences » : les symptômes sont déterminés par des souvenirs et apparaissent suite à des chocs émotionnels. Elles dépendent d’évènements passés et sont attachées affectivement à eux. Cette fixation non consciente au passé déborde sur leur présent à travers la maladie. Breuer remarque que lors du traitement par hypnose l’expression du traumatisme fait disparaître le symptôme. Chaque traumatisme ainsi abordé doit donc être progressivement éliminé en partant toujours du plus récent jusqu’au plus ancien sans en oublier. Anna O donna à ce « traitement d’un nouveau genre » le nom de talking cure (cure de la parole) ou de chimney sweeping (ramonage de cheminée). Pour Freud, les affects coincés ont une double destinée, soit ils sont source d’une irritation perpétuelle soit ils se transforment en symptôme physique, typique de la névrose appelé hystérie de conversion. Il définit ainsi la notion d’inconscient, cet « état psychique séparé du conscient et l’influençant », démontré très explicitement dans le phénomène de suggestion posthypnotique (dans l’introduction d’un ordre sous hypnose et sa réalisation à l’état d’éveil). « Là ou il y a le symptôme, il y a aussi amnésie, un vide, une lacune dans le souvenir, et si on réussit à combler cette lacune, on supprime par là-même le symptôme. » (P44).

 

Dans sa deuxième conférence Freud révèle l’importance de sa rencontre avec Charcot et son disciple Pierre Janet dans le déterminisme des paralysies hystériques et l’influence qu’ils ont exercé dans ses travaux avec Breuer. Mais Freud n’adhère pas à la théorie de « faiblesse mentale » avancée par les Français. Il essaie de traiter ses patients sans avoir recours à l’hypnose et adapte la cure en traitant les hystériques dans leur état normal. Il se rend compte d’une force qui empêche les souvenirs oubliés de devenir conscient : il l’appelle Résistance et nomme Refoulement le processus entrainant l’amnésie et apparaissant comme un moyen de protection psychique. Le désir « refoulé » car considéré comme immoral ou insupportable subsiste dans l’inconscient et se manifeste par le symptôme dans le conscient. Donc au lieu d’un court moment de conflit à dépasser se met en place une souffrance permanente et non identifiable. Le traitement psychanalytique amène le patient à lâcher ses résistances, à parler le conflit soit en l’identifiant et en en acceptant avec le recul la responsabilité, soit en le sublimant.

Freud dans sa troisième leçon affine son raisonnement et sa méthodologie. Au cours du traitement, le patient résiste à faire revenir à la surface ses souvenirs. C’est pourquoi il est indispensable de le laisser exprimer librement, sans pression, sans réfléchir, tout ce qu’il lui vient à l’esprit. Le thérapeute va alors pouvoir associer ses propos et tel un chercheur, en extraire la substantifique. Outre l’examen des idées spontanées, l’ interprétation des rêves et des lapsus va aider le thérapeute à sonder l’inconscient de son patient :
- L’étude des rêves est la voie royale dans la compréhension de l’inconscient. Souvent confus et incompréhensible, le rêve tel que nous nous en souvenons au réveil, est ce que Freud appelle un
« contenu manifeste » : il n’est que la manifestation déguisée de désirs refoulés. Il ne représente en fait que le substitut altéré d’ idées oniriques latentes défendues par le Moi et constituant le sens profond et réel du rêve. Ainsi, l’analyse du rêve demande la même méthodologie que celle des associations d’idées. Les rêves sont influencés par des désirs inconscients non satisfaits dans le quotidien. Le travail « de décodage » du rêve montre les mécanismes psychiques en jeu entre l’inconscient et le conscient notamment comment le patient condense et déplace ses complexes refoulés. Par le rêve s’est l’enfant qui continue à vivre dans l’homme : le rêve laisse entrevoir les protections psychiques du patient devenu adulte. Il se sert de symboles précis retrouvés dans les mythes et les légendes qui lui confèrent une valeur universelle et anthropologique.
- Les actes manqués, ou oublis inexplicables et autres maladresses ont un sens et expriment des
pulsions et des intentions que le patient se cache. Ils prennent naissance dans des désirs refoulés tout comme les symptômes et les rêves. Freud constate que les lapsus sont des instants où l’inconscient arrive à forcer la conscience pour s’exprimer. Ce sont des relâchements dans la vigilance et dans la résistance du Moi.
La psychanalyse tente de ramener dans le conscient tout ce qui a été refoulé et donc provoque résistance et opposition vive et instinctive, ce qui en fait toute la difficulté tant pour le patient que pour son existence thérapeutique proprement dite. 

 

Freud dans sa quatrième conférence aborde la sexualité pour ce qu’elle a de plus fondamental dans l’équilibre psychique. La psychanalyse s’intéresse aux pulsions : déjà l’enfant va chercher à se faire plaisir et Freud va appeler ce désir libido. Il s’agit d’ un désir instinctif d’auto-érotisme mais pas véritablement « sexué » et totalement expérimental, non conscientisé, qu’il définit cependant comme sexualité infantile, indépendante de la fonction de reproduction. Selon l’éducation se produisent des refoulements entrainant à l’adolescence des résistances dans l’épanouissement sexuel et la vie amoureuse avec des troubles allant de l’homosexualité à la perversion, à l’infantilisme et aux difficultés les plus diverses. Un autre élément à prendre en considération dans la construction psychique des enfants est le rapport aux parents. L’enfant a un désir libidinal pour le parent du sexe opposé et se met en opposition avec celui du même sexe. Les sentiments qui s’éveillent entre parents et enfants tout comme entre frères et soeurs sont amenés a être vite refoulés mais continuent à agir dans l’ombre de l’inconscient constituant ainsi le complexe nucléaire de la névrose. Freud les compare au mythe d’Oedipe et au drame d’Hamlet où l’idée de complexe incestueux, la fixation aux premiers objets d’amour, empêche le détachement indispensable à la rencontre de l’autre.

La dernière conférence évoque l’importance de la non-satisfaction des désirs et le refuge dans la maladie comme solution pour éviter d’affronter la réalité. Dans sa résistance le patient peut aller inconsciemment jusqu’à refuser de guérir de peur de perdre cette jouissance qu’il ne pense pas retrouver autrement. Il se raccroche au fantasme tel une bouée de sauvetage et à n’importe quel prix. La maladie est la fuite du réel par voie de régression apportant malgré le préjudice organique un immense bien-être dans le maintient de la structure établie et de la précieuse illusion infantile. Le don artistique peut dans la créativité permettre de dépasser la déception existentielle en créant un lien avec le réel et éviter la névrose.
Au cours du traitement psychanalytique Freud constate que le patient effectue ce qu’il appelle un transfert. Il peut déverser un trop plein d’affection ou d’hostilité sans raison apparente mais en rapport avec son vécu affectif inconscient. Il revit d’anciens désirs refoulés à travers sa relation thérapeutique afin de les rendre conscients et de pouvoir les dépasser. Le transfert existe dans toutes les relations humaines et le psychanalyste l’utilise à bon escient afin de dévoiler le refoulement.

 

Mais la psychanalyse est elle dangereuse? Libérer des pulsions refoulées peut-il porter atteinte aux valeurs éducatives et culturelles? Freud pose les questions que tout le monde se pose. Il y répond simplement non pas dans le but de rassurer mais dans l’intention de partager ses convictions. Pour lui, un désir inconscient est beaucoup plus fort psychiquement et physiquement que lorsqu’il s’impose à la conscience car il n’est pas contrôlable. Les désirs inconscients libérés par la psychanalyse seront soit supprimés, soit ramenés à leur fonction normale soit au mieux sublimés. Condamner un désir infantile est d’autant plus aisé que le patient désormais adulte est capable de l’affronter et de le maitriser. Tout comme le refoulement a pu priver le patient d’une belle énergie psychique, ramener le désir bloqué dans son fonctionnement normal en acceptant sa légitimité est libérateur. La sublimation utilise le désir infantile libéré comme formidable tremplin de réalisation sociale. Freud insiste sur notre nature animale et sur la nécessité et l’importance de l’énergie sexuelle. Notre idéal de civilisation doit trouver un équilibre entre les pulsions, sans les rejeter ni renoncer à leur satisfaction naturelle.

 

 

Analyse

 

Dans ses conférences, Freud amène les éléments essentiels de la psychanalyse, a savoir l’existence de l’inconscient, les notions de résistances, de refoulement, de transfert et de sexualité infantile. Il décrit sa méthodologie avec l’association des idées spontanées, l’importance de l’analyse des rêves et des lapsus. Je vais reprendre pas à pas et brièvement cette remarquable introduction aux concepts Freudiens en insistant sur la relation thérapeutique et l’aspect philosophique de la psychanalyse.

Le dialogue entre le patient et son thérapeute est le lieu où surgit la résistance, et donc où le refoulement se détermine. Freud en effet est à la fois l'observateur et le déclencheur du phénomène de résistance car celle-ci s'impose cliniquement et révèle la force psychique agissant chez le névrosé.

 

Le conflit décisif apparaît uniquement quand on force le souvenir inconscient dans le psychisme du patient, cette action suscitant la force qui lui résiste. Or, l'idée de Freud est là : l'hypnose et la suggestion sont des phénomènes qui se produisent sans résistance (P60). Si maintenant ce n'est plus le thérapeute mais le patient qui s'aperçoit qu'il lutte contre l'envahissement de sa conscience par une de ses propres pensées, alors il en prend conscience, par lui-même. Il découvre que la racine du conflit est en lui et non dans la relation avec le thérapeute : la résistance au thérapeute a pour origine la résistance à soi-même. Ce qui est alors refoulé c'est la représentation d'un « désir intolérable », parce qu'il est « incompatible avec les exigences éthiques et esthétiques de la personnalité » (P57).

 

La théorie de l'opposition du conscient à l'inconscient dans le cadre de la suggestion hypnotique est depuis Freud désormais dépassée. S'y substitue une autre problématique : la force morale de refouler consistant à rejeter hors de la conscience, avec l'ensemble des souvenirs qui s'y rapporte, tout ce qui aurait pu entraîner un conflit pénible ou pire encore l'acceptation de son désir.
L'inconscient qui se profile alors se révèle dans les modalités du rejet éthique des représentations du Moi.
Le refoulement observé chez le patient dans sa résistance est
le même que celui qui s'est produit dans le passé, au moment du rejet de la représentation traumatique insupportable. Il ne se produit aucune chute d'intensité de cette force, même si la date du refoulement premier se situe dans la petite enfance.
Cela paraît incompatible avec un processus biologique :
les effets de l'inconscient pour Freud semblent indifférents au temps (P63) et le sens du traumatisme fondamental reste identique. Pourtant le corps lui, est soumis à la dégradation. Le blocage psychique fige l’inconscient à travers le symptôme. La prise de conscience, tel un reset, réactualise le désir refoulé et ce « bon dans le temps » permet au sujet désormais adulte de « voir autrement » son désir et de l’affronter tel qu’il est, enfin dévoilé. Le patient peut ainsi grâce au thérapeute se déculpabiliser, comprendre et dépasser son vieux désir démodé et adapter son psychisme à cette nouvelle réalité. La Symbolique permet d’éliminer le fantasme, d’affronter le réel.
La Résilience de Cyrulnik peut être comparée à la Sublimation du traumatisme Freudien.

 

La notion d'inconscient est un processus réel doté d'un contenu psychique précis. Freud va en isoler le déterminisme. Il montre l'effet causal de l'inconscient dans des phénomènes concrets tel que les actes manqués et le rêve. Sa découverte ne se vérifie pas que dans le seul cas (pathologique) des névroses mais aussi dans un aspect universel du comportement agissant « même dans les conditions de la santé » (P82). La névrose est l'exagération des effets de mécanismes psychiques lisibles chez tous, conception qui a l'avantage d'ouvrir à tout le monde une fenêtre sur les opérations secrètes de l’inconscient. Freud va donc interpréter des phénomènes considérés en général comme fortuits comme des produits du déterminisme psychique. Il leur consacre un ouvrage en 1905 La Psychopathologie de la vie quotidienne. Les lapsus ou actes manqués sont pleins de sens, mais pour les autres, pas pour celui qui en émet les signes. C’est l’inconscient qui s’exprimant en chacun d’entre nous trouve une porte de sortie dans le réel, tout comme les rêves qui nous apparaissent au prime abord comme des productions psychiques auxquelles nous ne prêtons pas attention. Pour Freud, son maître- ouvrage de 1900, L'Interprétation du rêve, est « la voie royale conduisant à la connaissance de l’inconscient » (P73). C’est l'analyse de ses propres rêves qui l'a mis sur la voie de l'inconscient et il en recommande l'exercice à tous ceux qui veulent pratiquer la psychanalyse. Les patients parlent toujours de leurs rêves et une part considérable du traitement s’accomplit grâce à eux.

Freud introduit dans sa dernière conférence, un concept majeur sous le nom de transfert (P83) : la relation spéciale qui s'établit entre le patient et le thérapeute et au cours de laquelle d’anciens conflits peuvent être à nouveau revécus. La psychanalyse indique la nécessité du détour par un tiers pour que le refoulement se dévoile. Il apparait l’idée Hégélienne de l’autre, le Moi ne pouvant se démasquer sans le regard de l’autre. Hegel dans La phénoménologie de l’esprit (1807) commence par la description de la conscience en général, comme opposée à un objet. Toute conscience commence par l’erreur mais se hisse à la vérité dans la totalité de son histoire (idée de construction du sujet opposé à l’objet). Cette histoire est une suite de prises de conscience (expériences vécues) et de créations actives (transformation du réel). Freud s’est inspiré de la philosophie d’Hegel.
La psychanalyse est déjà à sa source, une anthropologie.

 

Enfin, Freud aborde un thème largement critiqué par la suite, celui de la sexualité. La sexualité infantile qu’il nomme libido est décrite comme différente de celle des adultes. Le but de Freud est moins d'assurer son auditoire qu'il existe des activités sexuelles chez les enfants que de construire les moyens d'interpréter certains aller-retour de la mémoire dans le travail des résistances, lors de la thérapie. La puberté est un âge nécessairement complexe où s’opère la reconnaissance du contenu réel de ce qui jusque-là n'était accessible que symboliquement. Tout enfant, selon Freud a un fantasme Oedipien. A chaque fois que l’interdit de l’inceste est violé dans l'enfance, les conséquences sont déstructurantes pour l'adulte. La névrose se produit dans la complaisance de ce souhait inconscient qui infantilise l'affectivité de l’adulte. La difficulté de l'indépendance est qu'elle repose sur le deuil d'un rapport privilégié avec le parent de sexe opposé. Freud noue ensemble pulsion partielle, relation libidinale aux parents, jalousie fraternelle et différence sexuelle.

Seule la symbolisation consentie de la position sexuelle peut soustraire l'enfant à une angoisse que les psychanalystes ont appelé angoisse de castration. En effet, l'ignorance de la nature et du fonctionnement des organes génitaux entretiennent un imaginaire immense. Le phallus donne son titre au stade initiateur de l'Oedipe. L'interdit de l’inceste, fermement posé et parlé par les parents quand ils savent et peuvent le faire, aboutit au "détachement" (P103) et à la possibilité de désirs indépendants.

 

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