La colonne vertébrale et le désir

L’Homme dans sa Verticalité

"La Colonne Vertébrale et le Désir"

 

Caujolle Marie-Sophie - Présentation juin 2015

 

 

 INTRODUCTION

 

L’étude de la verticalité de l’homme est un vaste sujet. En tant qu’Ostéopathe, je vais essayer de faire les liens entre la colonne vertébrale, prise comme structure fondamentale de l’être humain et ce qu’elle représente au niveau anthropologique, notamment à travers les courbures sagittales qui la constitue. Nous verrons que l’accès à la verticalité sous entend l’idée d’un sujet qui se construit. 

Aristote insiste sur la capacité unique de l’homme à s’élever, il introduit la notion de logos, de pensée, de transmission et surtout de désir, moteur de dépassement. Sophocle, lui, dans le mythe d’Œdipe pose dès le départ, avec l’énigme de la Sphinge, la notion essentielle de la verticalité :

« Qui marche tantôt à quatre tantôt à deux, tantôt à trois pattes, et dont la faiblesse est proportionnelle au nombre de pattes ? Réponse : C’est l’Homme (nourrisson, adulte puis vieillard avec la canne). »

Intéressante question qui va entrainer toute la destinée d’œdipe annoncée par la Pythie à Delphes, l’oracle d’Apollon. La question implicite « qu’est ce que l’homme ? » prend ici tout son sens. 

Aussi, l’étymologie du terme « Exister » : Ek = hors-de et Stare = se tenir (au sens vertical) ou « stand » en Anglais, nous dit que l’homme existe s’il se tient debout et se détache de la fusion, prend de la distance, ce que constitue la castration (et l’idée de construction du sujet).

Dans un premier temps, je vais faire un bref rappel sur les courbures du rachis, laisser de côté le chapitre sur la posture, pour me concentrer sur l’anthropologie de la courbure vertébrale. Je vais approfondir le rôle du désir dans l’apparition des lordoses cervicale et lombaire et le maintient de la cyphose dorsale. 

Nous verrons que dans les rapports organiques avec les vertèbres, à chaque étage, la structure et la fonction se rejoignent. Le mythe nous incite à faire la part des choses, et à chercher dans les exploits merveilleux la clé cachée qu’ils recèlent. L’étude des mythes va nous guider dans la compréhension de ce qui se joue pour l’homme dans sa verticalité. Dionysos, Œdipe, Prométhée, Apollon, Athéna et Orphée vont nous faire cheminer à travers la colonne vertébrale et nous dévoiler ses secrets. Mon objectif est finalement de répondre à la question du Désir : Qu’est ce que le désir? Pour quels dépassements? Quelle évolution? Quelle influence sur la structure, sur la colonne vertébrale? Et où en est l’homme aujourd’hui dans sa construction, dans son Histoire? Que doit il faire pour continuer à se dépasser?

 

 

I- Axe vertébral et verticalité

 

 

A- Phylogenèse et ontogenèse

 

 

Parmi les différentes espèces de primate l’homme est le seul à s’être verticalisé. Il a évolué dans, et grâce à sa verticalité, depuis son origine. Car n’est ce pas justement sa verticalité qui fait qu’il est Homme?

 

Les principales modifications liées à la verticalisation sont la stabilisation du genou, l’augmentation de la longueur des membres inférieurs, et principalement les lordoses.

 

L’enfant, au cours de son développement reproduit toutes les étapes de la verticalisation. Le nourrisson n’est qu’une grande cyphose. 

Le passage à 4 pattes va commencer à structurer la lordose cervicale puis la marche induira l’antéversion du bassin et la lordose lombaire. 

Il est important de faire le rapprochement entre le  « stade du miroir » vers 9 mois et la castration orale vers 1 an, avec l’apparition des lordoses à l’origine de la verticalité et de l’humanisation, avec l’apparition des dents de lait et leur rôle dans la posture.

 

B- Les courbures du rachis

 

- courbures « primaires » pour l’occiput, les dorsales et le sacrum, qui subsistent de la grande courbe fœtale en flexion.

Elles ont un rôle de protection pour les organes qui y sont contenus (cerveau-coeur-organes génitaux).

- courbures « secondaires » pour les lombaires et les cervicales, et qui se forment secondairement, par le mouvement lui-même, à l’occasion du redressement de la tête pour les cervicales et de la marche pour les lombaires.

La principale manifestation en est l’anomalie de courbure, une augmentation ou diminution, voir inversion de son rayon, dans le plan sagittal (Cyphose, Lordose), ou dans le plan frontal, par rotation des vertèbres constituant la scoliose.

 

 

II- Antropologie de la courbure vertébrale

 

A- La lordose lombaire

 

a) Rapports organiques

 

La lordose est en relation avec les reins postérieurement et le système digestif intestinal antérieurement. La courbure sacrée, reliquat de la cyphose foetale, a un rôle protecteur des organes génitaux. Le rachis lombo-sacré, centré sur le diaphragme pelvien, a des rapports avec le système génito-urinaire et digestif bas comprenant le gros intestin et l’intestin grêle. 

Trois grandes fonctions lui sont donc attribuées :  la sexualité, la reproduction et l’élimination.

 

b) La courbure et le Désir 

 

L’image du corps est la représentation immanente inconsciente ou se source le Désir.

Freud parle de pulsions qui visent à l’accomplissement de ce désir, le stimulent dans la pulsion de vie ou le freinent dans la pulsion de mort.

Le désir-pulsion caractérise l’enfance avec une puissante énergie narcissique constructive tournée vers un autre « objet ». Le défi est dans l’opposition permanente entre retrouver la fusion originelle, le plaisir absolu mais végétatif constituant la pulsion de mort, et la formidable pulsion de vie castratrice qui pousse à s’en détacher. Toute l’éducation va consister à limiter ce désir narcissique, illusion totale de recherche d’un autre-fusion, objet de remplacement, pour aller vers l’Autre, l’ autre « sujet » qui mènera à soi, à l’apaisement d’un imaginaire infini, à l’adulte que l’on doit devenir. Les étapes du développement de la « conscience de l’autre », le passage initiatique de l’autre-objet à l’autre-sujet, se fait grâce aux castrations en s’incarnant dans un mouvement cyclique de dépassement-régression et ce jusqu’à la phase de latence vers 7 ans (âge de fin d’ossification du sacrum). 

L’apparition de la lordose cervicale puis lombaire correspond à ce désir-pulsion qui s’initie par la marche et amène à la verticalité, dans la séparation de la mère vers l’autre.

La castration orale, vers 1 an, est le sevrage du corps à corps nourricier (biberon ou sein), la possibilité pour l’enfant d’accéder à un langage, à l’autre qui est le père dont le rôle est de détacher l’enfant de la fusion maternelle (le « verbe » qui coupe).

La castration anale qui vient ensuite sécurise l’enfant prêt à s’assumer dans l’espace tutélaire (s’habiller, se laver, manger tout seul), a acquérir une autonomie expressive et motrice. La séparation physique, l’interdit du plaisir du corps à corps mère-enfant est la condition de l’humanisation et de la socialisation de l’enfant à partir de 2 ans. Elle amène à la propreté (contrôle des sphincters). Surtout dans le cas d’un enfant unique, c’est la fréquentation des autres enfants qui va permettre de rentrer sereinement dans l’Œdipe avec la connaissance de son sexe masculin ou féminin par l’observation des autres enfants (stade phallique), l’interdit de l’inceste et aussi l’interdit de séduction de l’un ou l’autre de ses parents.

Groddeck fait de la deuxième topique de Freud un « ça » intimement lié aux forces du désir inconscient, tel une Gaia chaotique ou Zeus et Typhon s’affrontent entre le sang l’urine et les excréments, le bien et le mal, la vie et la mort non conceptualisés mais explosant sans limite à travers nos organes. Notre « çà » est une puissante force qui doit se limiter dans la castration mais surtout pas se refuser, s’annihiler. La maladie ou la somatisation peuvent devenir alors, la voie royale et l’expression « sauvage et créative » du refoulement que ce dénis occasionne. Les rapports organiques avec le rachis lombaire et le sacrum (la sexualité, la reproduction et l’élimination) prennent ici tout leur sens, entre le moteur (désir), la forme (structure) et la fonction (organes) dont les perturbations signent le déséquilibre et le refoulement. Une fois la phase de latence commencée, les castrations orale, anale et oedipienne se sont plus ou moins bien réalisées mais le désir se met en veille et l’enfant continu à grandir avec ses expériences et son accès à la connaissance. L’adolescence viendra réveiller le désir-pulsion et l’enfant devra revivre encore plus fortement les castrations infantiles qu’il n’a pas dépassé, tel un rituel de passage douloureux à l’âge adulte et à l’autonomie.

La courbure lombaire va évoluer aussi toute la vie en fonction de notre « ça » plus ou moins bien écouté, de nos névroses et régression-dépassements qui font l’histoire de chacun. Tout en sachant que le matin et l’après-midi de la vie devraient être dans un désir qui a su évolué, le désir pulsion étant nécessairement prépondérant dans l’enfance et l’adolescence.

 

 

c) Les mythes fondateurs et leur symbolique

 

1- Dionysos et l’apparition de l’Autre

 

Né de la cuisse de Zeus, de son amour illégitime avec Sémélé (qui a voulu le voir et s’est consumée, aveuglée par le feu divin), il est le « deux-fois » né, le dieu caché et persécuté (car c’est l’autre, le différent, l’ « étranger »).

Selon Louis Gernet, Dionysos est parmi les dieux grecs « la figure de l’autre », de ce qui est différent, déroutant, déconcertant. Il correspond parfaitement au « ça » de Groddeck, à ce désir inconscient de l’autre qui creuse la colonne vertébrale sans savoir ce qui nous attend comme épreuve pour accéder à notre verticalité et donc notre humanité. Que de désillusions ce désir merveilleux nous cachent!

Dionysos n’est pas un dieu qu’on peut mettre dans un cadre, il est celui qu’on ne peut pas saisir, paradoxal dans sa quête vagabonde, ce voyageur instable cherchant pourtant à se poser et à être plus qu’accepté, « choisi » par les autres (comme pour se prouver qu’il existe, qu’il n’est pas qu’un « masque »). 

L’enfant pour être aimé (dans le sens fusion a retrouver) est prêt à tout, même à n’être qu’une « image » dans sa relation à l’autre. Ce manque de « moi » correspondant à une blessure dans le narcissisme primaire, se retrouve à l’adolescence dans l’ « identification », le « faire comme l’autre ». Ce manque d’individualité questionne en fait, la peur du « moi ». Car le « sujet » se construit, et au départ ce « moi » est une interrogation, un flou incommensurable.                                                                                              

Le refus de l‘autre amène une perte d’identité, l’humain ne peut renier son « ça » sinon sa puissance intrinsèque se réveille et explose. Le corps, même si l’esprit le refoule, l’exprimera dans toute sa vérité symbolique. En effet, quelle colère excessive et quelle créativité chacun peut dévoiler à travers une liste infinie de pathologies! Aphrodite déesse du désir n’est elle pas marié à Arès le dieu de la guerre et à Héphaïstos l’artisan, le forgeron, celui qui crée?

Le « ça » est lié à la terre, à Gaia, au féminin, à la terre mère indifférenciée et proche du chaos qui l’a engendré. Gaia porte en elle les forces contraires de la vie et de la mort. Elle est pulsion de vie et crée la vie dans l’utérus entouré du sacrum protecteur. Elle lordose la colonne vertébrale vers le ciel en repoussant les viscères où la putréfaction et le catabolisme rappellent les profondeurs du tartare, nous permettant de « digérer » le monde, nous signifiant notre réalité de « mortel ».  

 

2- Oedipe et la découverte de l’Autre

 

La lignée des Labdacides est la lignée des « boiteux ». Labdacos, signifie en Grec « le boiteux ». Laïos, son fils et père d’Œdipe, est le « déviant » sexuel. Œdipe signifie « pied enflé ». Si on ajoute l’énigme de la Sphinge qui attrait également à la marche, on voit l’importance de la verticalité de l’homme, de la nécessité de la castration dans la construction du sujet. L’interdit de l’inceste doit  être dépassé et compris par l’enfant pour qu’il devienne adulte. Freud écrit en 1887 : « J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont je pense communs à tous les jeunes enfants. La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’on ressentie. Chaque personne fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans sa réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel. » 

Donc la destinée d’Œdipe nous touche car elle aurait pu être nôtre, parce que l’oracle qui a présidé à notre naissance fait peser sur nous la même malédiction. Le roi Œdipe tuant son père Laïos et épousant sa mère Jocaste ne fit rien d’autre que satisfaire un désir. Par contre, comme énoncé dans le mythe, Œdipe « ne savait pas, ne voyait pas », tel un désir refoulé qui remonte à la conscience dans toute son horreur! Comme Œdipe, nous vivons ignorants des désirs qui font outrage à la moralité, ces désirs que la nature nous a imposés et qui une fois dévoilés, nous forcent à les dépasser. 

Le châtiment que s’inflige Œdipe quand il se crève les yeux suite au suicide de Jocaste, la réalité de l’inceste venant d’être découverte, est un acte castrateur, la peur de devenir aveugle étant un substitut fréquent de la peur de la castration. Œdipe est capable de résoudre l’énigme mais incapable de reconnaitre son père et sa mère. Pour Marie Balmary, le saint patron de la psychanalyse serait Œdipe-l’aveugle : « Celui là reconnait la limite de la lumière-raison : elle peut résoudre des énigmes à propos de l’homme; elle ne permet pas de reconnaitre l’homme. Pour cela il faut aussi le respect, la juste place de chacun par rapport à autrui. » (limite et place chères à Apollon, comme nous le verrons avec les dorsales). Aussi, il est intéressant de remarquer que dans le complexe d’Œdipe, Freud insiste sur la mort symbolique du père mais pas de la mère. Selon Marie Balmary les textes bibliques vont plus loin : « L’homme pour accéder à la Parole tue symboliquement père et mère et s’en va libre de servitude. Il se détruit aussi lui même en tant qu’enfant-joug joignant ses parents dans le travail nécessaire à sa nourriture. Ainsi s’en va-t-il délié de liens et déliant aussi ceux dont il se libère. Tel un placenta qui ne sert plus (la « délivrance »), la famille en tant que lieu d’animalité et de servitude finit pour l’homme là où l’homme devient humain, prophète (Livre des Rois), fils d’humain (Evangile de Luc). »

Françoise Dolto pose la question du Narcissisme, de l’image inconsciente du corps après l’Œdipe, à la butée du désir sur la loi de l’interdit de l’inceste. Délivrée par les parents quand ils peuvent et savent le faire, cette étape structurante de la dernière des castrations infantiles est initiatrice à la vie sociale. L’enfant atteint un autre niveau de relation, nommé narcissisme secondaire. Il passe d’un désir pulsion (je n’ai pas fais exprès) à un désir pensé (conscient et assumé). L’enfant se rend compte qu’il s’est leurré dans l’image de ce qu’il croyait avoir à devenir pour affirmer son identité  : « C’est à l’identification de la soumission du parent à la loi qu’il a à s’identifier, et non à l’image du parent ni à son mode affectif de se présenter aux autres ou à lui même. »

La poussée pubertaire fait revenir dans l’imaginaire les étapes signifiantes de l’enfance. Comme si la sexualité infantile et ses dépassements amenait à la sexualité adolescente avec l’autre non plus objet de désir mais sujet de désir. Le passage d’un narcissisme primaire tourné vers soi, vers un narcissisme secondaire tourné vers l’autre amène au « sentiment », à l’altérité dans la dialectique. Le cheminement de « l’un à l’autre » est indispensable et constitue une étape essentielle de la construction du sujet.

 

 

C- La cyphose dorsale

  1. Rapports organiques

La cyphose dorsale est en relation avec le coeur et les poumons, constituant le médiastin, mais aussi avec le diaphragme thoracique, centre respiratoire qui fait le lien entre le thorax et l’abdomen haut, comprenant notamment le foie et l’estomac en avant, la rate et le pancréas en arrière. Trois grandes fonctions lui sont donc attribuées : La respiration, la circulation et la digestion.

 

b) La courbure et le Désir

 

La cyphose dorsale, issue de la grande courbure foetale, maintient le centre de la colonne vertébrale tout en protégeant le coeur, avec le sternum tel une épée devant, les omoplates telles un bouclier derrière et les côtes latéralement. 

La cage thoracique se pose dans son squelette osseux entre les lordoses comme effet limitant de la pulsion de vie. 

L’Autre est un moteur de dépassement mais est aussi dangereux et le Moi a besoin d’être protégé afin d’équilibrer les forces d’incarnation et d’élévation. La cyphose dorsale est facteur limitant, dans la relation frontale à l’autre. Le thorax est la distance par rapport à l’autre dans le narcissisme secondaire.  L’autre-sujet nous renvoie à nous même dans un corps à corps, une dialectique. 

L’affrontement à l’autre et au monde doit passer par le coeur et les poumons, par l’amour altruiste et une inspiration-désir devant s’incarner en acte, dans l’expiration libératrice. Les organes sous-diaphragmatiques, foie-vésicule biliaire et estomac-rate (pancréas), sorte de « lien » entre le ça et le moi, de « digestion » de l’autre avant son élimination, représentent une charnière entre ce qui rentre et ce qui sort, une opposition encore, une « limite » à l’autre. La cyphose dorsale est donc « La Limite », l’accroche qui permet de se construire, la pulsion de mort nécessaire pour sentir la vie battre dans sa dialectique avec l’autre.

L’adolescence réveille les désirs infantiles qui doivent à présent se vivre et s’incarner dans une respiration centrée sur le diaphragme, centre de l’altérité. L’expérience de l’autre va pouvoir se jouer dans l’opposition, dans la quête de soi, dans le dépassement des castrations qui n’ont pu se faire dans l’enfance. Pour un enfant comme pour un adolescent, se trouver face à une limite est quelque chose de profondément rassurant. La présence de l’interdit comporte l’énorme avantage de permettre la transgression. Et c’est la transgression qui, elle-même, autorise l’affirmation de soi dans la relation, dans la négociation et la confrontation à l’autre. Il n’y a rien de plus inquiétant que de ne pas sentir la réponse de l’adulte à l’instant où l’enfant et l’adolescent transgressent. Cela les laisse dans une solitude qu’ils vont chercher à combler par la provocation et la violence. Provocation qui ira crescendo si elle ne rencontre pas de répondant, parce qu’elle leur permettra constamment de mesurer leur pouvoir sur l’adulte, mais ne leur permettra ni de trouver leur place ni de savoir qui ils sont. Et ce dont l’enfant et l’adolescent ont besoin c’est justement d’apprendre à négocier avec l’autorité. 

L'adolescence est tellement importante de nos jours qu'elle refoule les âges qui l'encadrent: les enfants tendent à vouloir y entrer de plus en plus tôt et à en sortir de plus en plus tard. Dans les sociétés archaïques, les enfants sont précipités brutalement par des cérémonies initiatiques souvent violentes dans le monde adulte alors que les adolescents d’aujourd’hui sont souvent surprotégés avec des études de plus en plus longues. 

Certaines expériences comme les rites religieux, le service militaire, les examens et les concours par exemples, peuvent prendre encore valeur de rituel initiatique. 

La thèse de Goux amène à penser que la disparition définitive des rites initiatiques aujourd’hui, évinçant la culture traditionnelle, patriarcale ou matriarcale, pour une société moderne, filiarcale, équivaut à rejeter la tradition et le sacré, à tuer en quelque sorte « le père » et à ouvrir les chemins régressifs qui ramènent à « la mère ». Nous comprenons ainsi pourquoi, notre société est Œdipienne et encourage la perversion narcissique, rançon du progrès qu'aura réalisé le saut du moi collectif forgé dans le creuset des rites de passage, au moi personnel produit de l'abstraction de la figure paternelle.  L’histoire de l’homme est entré au XXème siècle dans son adolescence avec comme formidable dessein de la dépasser. 

Le complexe d'Œdipe est le dispositif de significations dans lequel nous sommes effectivement pris en tant que sujet aujourd’hui.

 

La violence du rituel initiatique qui permettait le passage à l’âge adulte, le « choc » nécessaire et limitant du désir induit la notion de « traumatisme », notion reprise par Freud. Pour se défendre contre l’angoisse de la castration l’individu lutte et renouvellera les situations et évènements dramatiques de façon à se retrouver face à la castration afin de pouvoir la dépasser. 

Avec Peter Blos, nous retrouvons la notion capitale de traumatisme qui en dévoilant le caractère original de l'individu, met fin à la crise d’adolescence, à la crise d’identité. L’individu passe ainsi d’un état de Réaction à la véritable Action.

Marie Balmary dans « Le Sacrifice interdit » parle aussi de la nécessité d’un traumatisme. Le traumatisme, quel qui soit amène, motive et souvent dévoile l'être à la recherche de lui même : « Y a-t-il véritablement cure psychanalytique sans départ, sans changement de terre, de maison ? Que le changement soit matériel, ou qu’il s’accomplisse dans une façon autre d’habiter le même lieu, qu’il s’agisse de s’éloigner d’un père, d’une mère, d’un conjoint, ou, restant au même endroit, de modifier profondément le rapport à eux, le fait est qu’un jour ou l’autre, un être humain qui entend en lui même un peu de parole libre et qui trouve confirmation, dans l’écoute d’un autre, de ce qui parle en lui, cet être humain change le cours de son destin. L’être qui ne répond plus au « Viens vers moi » que transmet d’abord la communauté éducative, ne trouvera pas le salut dans un appel semblable fût-il prononcé par quelqu’un réputé compétent. C’est bien le « Va vers toi » qu’il recherche (…) Et plus le sujet ira vers lui-même moins il sera malade. Même si dans un premier temps être malade est le moyen d’arrêter le mouvement qui le fait aller vers l’idole et non vers lui-même. Cette maladie, qui est médicalement considérée comme un mal, est spirituellement un progrès.»

Pour résumer, on pourrait dire que dans ce moment décisif, le sujet est confronté à la tâche la plus difficile, celle qui consiste à se trouver un équilibre au sein des couples d'opposés complémentaires sujet-objet, et plaisir-déplaisir.

En s'orientant dans le sens d'un « traumatisme salvateur », l'individu opte pour le sujet (l'être) contre l’objet (l'avoir). C'est-à-dire qu'il se situe « au-delà du principe de plaisir », dans le champ d'une réalité à mi-chemin du donné et du créé, que Winnicott a appelé « le champ transitionnel ». Le gain qu'il en obtient est un affermissement du narcissisme social, un investissement de la réalité extérieure assez souvent corrélatif d'un désintérêt pour la réalité fantasmatique et une atténuation du sentiment global de frustration, modératrice des exigences libidinales à l'égard des objets d’amour.

Les scolioses apparaissent souvent à l’adolescence et notamment au niveau dorsal. On pourrait penser à une limite «boiteuse», à une transmission familiale boiteuse comme dans les Labdacides et représentative de l’angoisse de la castration, refoulée dans sa plus profonde ontologie. La scoliose induit d’ailleurs systématiquement une inégalité des membres inférieurs.

 

c) Les mythes fondateurs et leur symbolique

 

1- Prométhée et la naissance de l’homme

 

Prométhée représente la charnière entre les dieux immortels et les hommes mortels. Il est la limite à l’autre, l’autre divin et l’autre humain. L’histoire se déroule en 3 actes et aboutit à la naissance de l’homme. Dans le premier, l’homme prend conscience de sa finitude, il n’est pas l’égal des dieux et doit « se nourrir de la mort pour vivre » : il est mortel; dans le 2ème il récupère le feu sacré, le désir qui amène au dépassement; et dans le 3ème il découvre la femme, le moteur libidinal.

Donc l’homme tombe de l’âge d’or utérin (du paradis originel): pour « être » il doit se donner de la peine, accepter sa finitude, travailler et équilibrer son désir entre pulsion de vie et pulsion de mort, aller « au-delà du principe de plaisir ». 

Le feu représente le désir. Entre les flammes du tartare et la lumière divine, il est le « cheval » à dompter. Avec prométhée l’homme accède au feu-désir, il faudra Apollon puis Athéna pour comprendre que le but était l’esprit. Mais c’est les épreuves qui construisent l’homme et c’est cela qu’explique le mythe. 

Prométhée a voulu jouer sur les apparences et par deux fois il a trompé Zeus, cette fois il lui renvoie la balle en donnant l’ordre à Héphaistos de fabriquer « Eve », la première femme de l’homme qu’il appellera Pandora, celle qui a tous les dons. 

Il crée ainsi le triangle Œdipien, la pulsion de vie qui engendre la vie dans la reproduction mais aussi la séduction et le désir-objet destructeur, il donne La femme aux hommes dans ses aspects les plus trompeurs, il leur offre Aphrodite. Quant à Prométhée son histoire finie mal, car il termine enchainé à un rocher, à mi hauteur d’une montagne, d’une colonne (la cyphose dorsale), ou un aigle, chaque jour, lui dévore le foie, lui même se régénérant pendant la nuit répétant inlassablement son supplice jusqu’à sa délivrance bien longtemps après par Héraclès. Prométhée, dans l’entre deux, se situe donc dans un 3ème temps, entre le temps immobile des dieux et le temps linéaire des hommes. Il est à l’origine de Pandore qui amène le temps cyclique, imposé aux hommes dans leur lutte Œdipienne et représenté symboliquement par la torture pour celui qui a voulu les aider. Car il doit comprendre le trépas qui de sa faute est aujourd’hui le leur. Prométhée sera libéré en échange de la mort du Centaure Chiron qui blessé ne veut pas de l’immortalité. Il est intéressant de se poser la question sur la mort de cet « éducateur des dieux » dans la libération de Prométhée et donc de la sortie de l’ Œdipe chez les hommes. Le sens premier serait donc d’aider à l’éducation des enfants afin que les castrations se fassent et que l’humanité dépasse son adolescence. 

 

2- Apollon et la place de l’homme

 

Louis Gernet voit en Apollon un dieu dont les attributs principaux seraient rassemblés dans l’expression Apollon « dieu-loup ». Le Lycée (Λύκειον/le loup), rendu célèbre par Aristote, est considéré aujourd’hui avec la perte des rites initiatiques comme un rite de passage. Apollon serait le maître des passages, dieu qui transforme les forces chaotiques « des confréries de loups-garous » de l’adolescence vers l’âge adulte, qui dévoile par la prophétie à travers la Pythie, le monde caché vers le découvert. Apollon est le Dieu qui annonce la castration, qui dévoile l’inconscient par énigmes et étapes. Pour grandir il faut le chercher, le mériter et se dépasser. Dieu masculin, dieu du soleil, dieu qui coupe… Donc dieu « père ». Le mythe montre l’importance d’un père symbolique qui amène à résoudre l’ Œdipe (avec la carence paternelle actuelle, le thérapeute représente le transfert du père qui amène à la castration). 

Attention à l’amour Œdipien, car la musique du dieu guide vers l’amour de l’autre. Apollon est le souffle qui pousse au dépassement de la pulsion infantile (Eros), il en est le facteur limitant, l’opposition bienveillante du battement de coeur, l’idéal esthétique de la mesure et de l’ordre, l’apaisement rayonnant d’une angoisse dépassée, une promesse d’harmonie, une possibilité d’être. 

Il est le Dieu boussole, celui qui indique le Nord, il donne une direction à l’homme pour accomplir son destin. Plus que le foie il s’incarne dans la vésicule biliaire, dans l’arc qui dirige le sens en direction d’un objectif. Mais il est aussi le coeur (la beauté, le bon, l’idéal à atteindre) entre les poumons surface d’échange extraordinaire, miroir du monde. Il indique donc à « l’enfant » ce qu’il doit prendre du monde, tel un père qui montre l’exemple avec empathie, vers le dépassement de soi et enseignant les valeurs élevées de l’Homme, qui n’est pas que chair mais aussi esprit. 

Si Dionysos rappelle que l’homme est matière, issu du chaos et du monde animal, qu’il est l’Hybris, Apollon rappelle lui, que l’homme est esprit, d’origine divine et qu’il se construit, il est dikè (la justice, la connaissance de ses limites et de sa place dans le monde). 

Dans « la naissance de la tragédie » Nietzsche nous dit:

« Apollon, dieu éthique, réclame des siens la mesure, et pour qu’ils puissent s’y tenir, la connaissance d’eux même. C’est pourquoi le « connait-toi toi-même » et le « rien de trop » font pendant à l’exigence esthétique tandis que l’excès d’orgueil et la démesure furent considérés comme l’âge des titans et des barbares. Davantage le Grec du comprendre que son existence toute entière, avec sa beauté et sa mesure, reposait sur un fond caché de souffrance et de connaissance que le dionysiaque lui faisait redécouvrir. Et voici qu’Apollon ne pouvait vivre sans Dionysos! »

En fait l’un et l’autre sont inséparables car sans l’harmonie le chaos l’emporte et tout est dévasté, mais sans le chaos l’ordre cosmique se fige et tout s’arrête. 

Marie Balmary dénonce le mensonge d’une harmonie sans différence pour dire que celui qui la rompt est, ou serait, celui qui sauve de la mort. 

La limite est nécessaire, elle n’empêche pas les forces pulsionnelles d’exister, mais leur donne du sens et les équilibre. Cependant, ce que n’a pas compris Nietzsche en son temps, c’est qu’il s’est arrêté à l’opposition, comme s’il n’y avait pas de fin dans le cercle prométhéen infernal. Il a oublié une divinité essentielle, Athéna. La déesse Olympienne incarne l’Esprit, elle symbolise le dépassement du désir dionysiaque dans sa limitation Apollinienne, qui creuse la colonne cervicale dans un désir d’élévation transcendantal, de connaissance de soi-sans l’autre, dans la naissance du moi-sujet tout simplement.

 

C- La lordose cervicale

 

a) Rapports organiques

 

Dans sa partie cervicale, le rachis supporte le crâne et les organes des sens, protégés par la cyphose occipitale. Les principales fonctions des organes situés à ce niveau, sont la parole, la respiration et la digestion dans leur première réception. Il s’agit du larynx, des cordes vocales et de la trachée pour la respiration et la parole, du pharynx et de l’oesophage pour la digestion.

 

Les cervicales sont les « points fenêtres du ciel ». On leur retrouve associés tous les organes des étages inférieurs tel un passage d’intégration supplémentaire, un changement d’état, une transition de phase. Donc la structure et la fonction de l’organe en lien avec les vertèbres correspondantes varient selon les étages, en miroir avec l’évolution de la conscience du sujet traversant la matière pour accéder au subtil, telle la transformation chimique du solide au gazeux appelé « sublimation ».

 

b) La courbure et le Désir

 

Le sacré commence avec l’expérience fondamentale de cet étrange « Autre », effrayant et fascinant en même temps, Rudolf Otto le situe d’emblée dans cette inconfortable ambivalence. Le sacré est à la fois ailleurs et pourtant si présent. Il est crise d’enfantement de l’humain.

Au cœur du drame sacral de la vie, l’homme, le vivant vertical, le vivant centré dans la différence, l’homme, animal debout. Sa station signifie et réalise la verticalité sacrale ou se joue le drame des protagonistes antagonistes Eros et Thanatos (métabolisme-catabolisme, vie-mort).

L’homme, chiffre et mesure du monde, est physiquement divin et Léonard de Vinci l’inscrit parfaitement dans la proportion du carré et du cercle. Dès l’Antiquité égyptienne et grecque le nombre d’or donne la clé de son harmonie et le « modulor » de Le Corbusier en définit sa dynamique posturale. 

L’image mythique du monde s’inscrit dans la perfection sphérique. Mais tant que la vie coïncide avec elle-même elle n’est qu’animale. C’est dans la distance de la vie avec elle-même que gît la chance de l’émergence de l’humain. Cela n’allait pas sans un grand « pro-vocateur ». Seul le « sacré » pouvaient disloquer l’animal et ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le même était incapable de le défier. Il lui fallait l’autre, le « grand autre » (Lacan). Il fallait « Dieu » pour provoquer l’homme à sacrifier son animalité. L’histoire de l’homme est inséparable de l’histoire de ses dieux, de son dieu dont il se sait l’image. Dès lors ce n’est plus qu’en se divinisant que l’homme s’humanise. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales, des idoles fabriquées au Dieu invisible, des dieux de la tribu au dieu universel, de la divinité au dieu-personne, qui d’autre que Dieu pouvait provoquer l’exode de l’homme vers l’humain ? Le sacré donc coupe le cercle et crée une marche, un « verbe », un logos qui amène au désir de dépassement et à la conscience d’exister. De l’initiation se forme la spirale, un enchainement de régression-répétition où le dépassement n’est possible qu’avec l’idée du divin, la Foi du pas dans le vide, dans notre vide qui nous constitue et nous anime. Le vide ne se remplissant pas dans la fusion mais bien dans la séparation, dans la castration symbolique qui coupe l’imaginaire et le limite vers un inconnu qui se matérialise et prépare à la seule réalité qui soit : la conscience de notre finitude. La première séparation de la cyphose foetale est ce désir de séparation de la mère vers le ciel dans un mouvement ou prend forme la lordose cervicale. Puis le désir pulsionnel lié à la castration orale et à la marche engendrera la lordose lombaire. La pulsion de vie liée à « l’autre » va faire naitre les lordoses et sa forme va définir le chemin de l’homme de l’étant vers son être. La colonne vertébrale constitue la dynamique du sacré horizontal avec le sacré vertical et l’équilibre entre le monde animal et divin qui nous fait Homme. 

Dans le christianisme : Dieu = imaginaire = moteur de dépassement, Esprit-Saint = amour = symbolique et le Christ crucifié, la réalité a accepter pour exister et se réaliser. Mais Dieu n’est pas sans limites, il est en nous pas en dehors, pas une Idée mais un Vide, une interrogation, un pourquoi, une quête de sens. Le symbolique ferait-t-il le lien, par une nécessité protectrice limitante, entre le désir moteur et l’immobilité du réel? Telle la cyphose dorsale située entre la lordose lombaire associée au désir incarné de la chair et la lordose cervicale associée au désir de l’esprit. La révolution Française ouvre sur le siècle des lumières. Quel paradoxe quand on sait que l’explosion scientifique et le capitalisme ont éteint justement la Lumière! La course effrénée à « l’avoir » a tué le divin, l’accès à notre « être », à ce qui fait de nous des Hommes. Nietzsche dira que « dieu est mort »

La spirale reforme le cercle, empêchant le dépassement Œdipien. La mort de Chiron, associé à l’idée du christianisme, du dieu se faisant homme pour accéder au réel, ajoute un paramètre au dépassement de l’Œdipe, à l’accès à son humanité, autre que l’Education. Le moteur de dépassement pris non plus comme feu-désir mais comme feu-esprit amène à la conscience de son vide existentiel, interprété tel un questionnement possible à la découverte de cet autre qui est nous même, lié au cosmos et à l’histoire, et libérant ainsi l’âme de sa peur de mourir.

 

c) Les mythes fondateurs et leur symbolique

 

1- Athéna et l’esprit de l’homme

 

Athéna est la grande déesse olympienne aux sages conseils, fille de Zeus et de Métis, elle est comme Dionysos la « deux fois née ». Zeus a terminé sa gestation non dans sa cuisse mais dans sa tête. On voit déjà toute la symbolique du Dieu, dès sa naissance. 

 

Athéna est l'objet des avances d’Héphaïstos. Alors que celui-ci la poursuit, son sperme se répand sur la cuisse de la déesse qui l'essuie avec de la laine qu'elle jette à terre. La terre ainsi fécondée donne naissance à Érichthonios (ἔριον/laine, et χθών/terre) Athéna le recueille et l’élève. L'enfant a pour particularité d'être mi-homme, mi-serpent, et deviendra roi d’Athènes. Serait ce représenté ici la création du « moi-sujet » chez l’homme? Le cercle dessiné ci dessous, des trois divinités constituant La Femme, nous montre la « femme-esprit » éduquant l’enfant. Érichthonios est donné à Athéna par la « femme-mère » Gaia à genoux, sous le regard bienveillant et distant d’Aphrodite la « femme-désir ». Cela renvoie aux cycles des castrations, laissant le 1 matriciel  et le désir-pulsion loin derrière, afin de porter l’Homme en train de se construire vers l’esprit, seul chemin possible d’évolution pour l’humanité. Héphaistos surveille mais la transmission est féminine.

 

Athéna est aussi étroitement liée à Asclépios, fils d'Apollon et de la mortelle Coronis. Apollon confie son fils au Centaure Chiron, qui lui enseigne la Médecine. Et tout comme à Érichthonios, Athéna va donner à Asclépios quelques gouttes du sang de la Gorgonne Méduse tuée par Persée, lui permettant de ressusciter les morts. Mais Asclépios se prend pour Dieu (on retrouve l’hybris) et se retrouve puni, foudroyé par Zeus. 

Il n'a pas recherché l'esprit pour lui-même, sur la voie d'une spiritualisation progressive de soi, mais a utilisé l'esprit à des fins de satisfaction personnelle. Son spectre, formé d’un serpent autour d’un bâton est appelé le caducée (kérukeion ou spectre du héraut, du messager des dieux) et sert toujours de symbole aux médecins. Le serpent mue et change de peau, il représente la victoire sur la mort, ce que révèle toute la portée du mythe.

Athéna représente l'art de bien se protéger et de prévoir les combats à venir plutôt que l'art du combat lui-même, incarné par Arès dans sa sauvagerie meurtrière (le feu-esprit contre le feu-désir). Elle incarne l'aspect plus ordonné de la guerre (on retrouve la raison, le logos). L’esprit est une arme redoutable mais obéit à des règles. Il doit être  pur, « vierge » (comme Athéna), il est Raison et doit se protéger (car on peut vite « perdre l’esprit » et se « consumer » dans la folie, dans un feu dévastateur). Asclépios n’a pas compris le cadeau d’Athéna, aveuglé par son Hybris. Malgré l’enseignement de Chiron, il n’a pas utilisé la force de l’esprit. L’immortalité est intrinsèque, elle est dans l’esprit qui s’élève et dans les actes qui font s’élever les hommes, elle est l’histoire de l’homme. Athéna a donné les gouttes de la gorgonne pour qu'Asklépios comprenne qu’il pouvait devenir en quelque sorte « immortel » grâce à son esprit, grâce à la connaissance de l’homme (la médecine), grâce à la connaissance de lui, en tant qu’homme « vivant debout », grâce justement à sa finitude. Car c’est l’esprit, éclairé par la lumière divine qui est immortel.

 

2- Orphée et le divin en l’homme

 

Fils du roi Œagre et de la muse Calliope, Orphée est comblé de dons multiples par Apollon. Il ajoute deux cordes à la traditionnelle lyre à sept cordes que lui donne le dieu, en hommage aux neuf muses, auxquelles appartient sa mère. Avec Orphée, qui résiste à L’Hybris dionysiaque, élève qui dépasse le maître Apollon, nous entrons comme avec Athéna dans le pur esprit, dans l’élévation de l’esprit qui va affronter la mort, connaitre ses mystères et qui n’en a pas peur. 

Mais Orphée croit pouvoir défier la mort. Les Dieux touchés par son intelligence tentent de lui donner une leçon afin qu’il apprenne une dernière chose, que rien n’est plus fort que la mort, même l’amour, et que si l’esprit survit, il survit pour lui seul. Il faut donc qu’il continu dans sa démarche d’humanisation. Et pour cela il ne faut pas se retourner, il ne faut pas « regarder en arrière », vivre dans le passé. Orphée ne comprendra pas et n’arrivera pas à faire le deuil d’Eurydice. Plusieurs versions existent, elles mènent toutes à sa mort et à son apothéose. 

Le divin en l’homme est l’esprit qui pour découvrir les mystères de la mort doit être guidé par l’amour mais en même temps doit se détacher de cet amour. 

Pour connaître le secret de la mort il n’y a pas de retour en arrière possible, c’est l’ultime castration, c’est faire le deuil de l’autre. Accepter sa finitude c’est d’abord accepter celle de l’autre.  Marie Balmary nous dit : 

« Mouvement contradictoire de ceux qui ne sont pas encore prêt : ils vont avec ceux qui sont sortis et marchent sur la route; pourtant, ils restent attachés en arrière et demandent permission pour le rester. Jésus répond à cette question en l’inversant : il autorise à ne plus la demander; laisse les morts et va. Qui demande la permission de retourner en arrière renverse le sens de la Parole, est encore impropre au divin. ».

 

d) Atlas-Axis et la résolution de l’Oedipe

 

Le couple de vertèbre cervicale C1 et C2 de par leur particularité anatomique et leur rôle essentiel dans la posture nécessite qu’on s’y attarde un peu plus longuement. 

Nous y retrouvons la symbolique du Cercle Prométhéen au niveau structurel, avec l’Axis se dressant tel une montagne entre l’anneau de l’Atlas

Cela pourrait signifier, tout comme la fonction des organes qui se retrouve « sublimée » au niveau cervical, une sorte de porte ultime à franchir pour l’homme dans la résolution de l’Œdipe au niveau le plus ontologique! 

Il n’est pas nécessaire de rappeler l’allusion au sexe de la femme et de l’homme, à Pandora, à Eve, à ce que signifie la lutte Œdipienne, à son importance dans la construction du sujet. Pour accéder à l’esprit, pour l’apothéose, il faut indiscutablement que l’Homme non seulement accepte son ontologie mais trouve aussi la clé du dépassement ontologique. La révolution Française n’a t’elle pas « coupé » des têtes pour accéder aux lumières?

L’Homme ne peut pas porter le monde sur son dos. Il doit faire la place à l’autre, à l’aide de l’autre et transformer le feu désir en feu esprit, beaucoup plus léger grâce à la sublimation… 

Tout semble se révéler comme si l’Homme devait passer de l’autre-objet à l’autre-sujet dans la première moitié de sa vie, pour arriver à « aimer » dans le sens Apollinien (Chrétien). Mais aussi, comme si l’homme devait consacrer ensuite l’autre moitié à se détacher de cet amour, afin de pouvoir accéder sereinement à la finitude de l’autre puis de la sienne.

 

 

CONCLUSION

 

La colonne vertébrale se présente tel un miroir de la construction du sujet, de la spécificité de l’homme dans sa verticalité et de son évolution dans l’accès à son humanité tant au niveau de l’histoire qu’à l’échelle d’une vie. Les foetus animal et humain se confondent. Le nourrisson reste une énorme cyphose indifférenciée mais porte en lui la possibilité de se verticaliser, de se construire. Pourquoi l’homme descendrait-il du singe? En toute logique cela n’aurait pas de sens. Du minéral au végétal puis à l’animal pour enfin accéder à l’homme, la vie nous amène à nous interroger sur le sens de cette évolution. Qu’est ce que l’homme? Aristote dès l’antiquité s’interroge sur cette idée, sur la notion de dépassement catalysée par une force qu’il nomme désir. Le désir ne pourrait-il pas venir d’une interrogation, d’une conscience, d’un vide, d’un manque qui crée l’action (je pourrais même dire la création), d’une sensation non physiologique mais métaphysique qui pousse, qui lordose la profondeur de l’être dans sa minéralité ? Comme si la vie avait trouvé le moyen de « dire », et de mieux en mieux, son dessein infini qu’est le sensible à travers l’intelligible. Freud, lui, parlera de pulsion. La pulsion de vie  (moteur) et la pulsion de mort (résistance) définissent son interprétation du désir. 

L’homme a cette possibilité tridimensionnelle, introduite avec intelligence par le christianisme, d’être à la fois incarné dans la chair, capable d’empathie, d’amour, et de s’élever spirituellement, grâce à l’esprit. L’étude de la colonne vertébrale dans ses aspect structure-fonction-symbolisme me pousse à rapprocher le somatique du psychique. Non pas dans le terme allopathe du « psycho-somatique », induisant une responsabilité de l’individu face à son état mental, mais dans une osmose ontologique faisant du corps une vérité dans laquelle toute transmission, toute résistance prendrait sens, dans le simple but de parler l’être en devenir. Je dirais que la question essentielle pourrait être, au lieu de « qu’est ce que l’homme? », « qu’est ce que la vie? ». Et l’homme serait le prototype qu’elle a réussi à créer pour mieux pouvoir la représenter, l’exprimer, la ressentir, la mesurer. 

Tout au long de cette étude, nous avons vu à travers les mythes, les étapes que l’homme a traversé et doit encore dépasser pour accéder à son être, pour devenir « sujet ». L’homme a en lui cette possibilité sauf qu’il se construit, il doit donc l’apprendre, puis le comprendre en expérimentant, en transmettant. L’humanité serait aujourd’hui dans son adolescence, il reste donc de nombreuses étapes à venir. Quelles solutions se proposent à l’homme en 2015 pour sortir de l’Œdipe? 

La course effrénée à l’avoir, le capitalisme et les statistiques scientifiques mettent l’homme dans un cube, qui comme le fameux jeu, a épuisé ses combinaisons et ne trouve plus de « solutions » à la crise. Car la crise est surtout une crise de l’être. Pour aller mieux l’homme est-il prêt à lâcher son confort, son égoïsme, son esclavagisme? L’autre est encore « objet », la société est perverse, l’homme est pervers. Le but aujourd’hui est de passer à l’autre « sujet », de couper l’anneau prométhéen, de sublimer l’atlas, de dépasser la matière pour aller vers le subtil. Cette première étape serait d’arriver à aimer l’autre, a aimer la différence. Et plus on se rapproche de l’échéance, plus les résistances se déchainent. La montée du racisme, de l’antisémitisme, les votes extrêmes, les actes terroristes se multiplient.  Serait ce annonciateur d’une nouvelle régression ou d’une formidable mutation libératrice, vers plus d’empathie et de conscience de l’autre, préparant un « nouveau monde », un nouveau « génome »?

Je dirais cependant, qu’en dépassant l’Œdipe, l’homme rentrerait dans la première moitié de son évolution, à savoir, accepter l’autre en tant que « sujet ». Il resterait la lourde tâche à l’homme de devenir sujet en quittant l’opposition, la dialectique prométhéenne pour aller vers « soi sans l’autre ». Non pas dans le sens où il n’y aurait plus d’autre, mais dans celui où l’homme n’aurait plus besoin de s’opposer à l’autre. L’homme  considérerait ainsi son amour pour l’autre dans l’amour de soi, dans le 1 et le 1 faisant triangle et élevant l’autre « au delà du principe de plaisir » vers l’autonomie (comme le personnage de Lilou dans le film « le cinquième élément » de Luc Besson). 

Je ne parle pas ici d’idéalisme. Cela me semble une évolution bien difficile, car nous sommes encore dans une structure psychique très loin de cette humanité capable d’appréhender la vie, et donc la mort, avec autant de « sagesse », de détachement et d’esprit. 

 

Dans le film de Tim Burton « la planète des singes », le questionnement d’une humanité « animale » montre son pessimisme face à une évolution qui resterait attachée à ses pulsions et ne les dépasserait pas, dans un avenir finalement régressif ou l’homme ne pourrait pas être homme tout simplement. Il remet en cause la verticalité, la parole, la révolution scientifique, qu’il interprète comme « excuses » à une humanité qui n’en serait pas une, qui ne sublimerait pas, qui resterait « animale ». Constat d’un réalisateur visionnaire qui montre à l’homme, avec beaucoup de créativité et d’humour, qu’il est temps de lâcher son Ego, d’accepter la castration, de grandir, de passer de l’hybris au dikè, dans la limitation Apollinienne du Dionysiaque avec Athéna.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Marie Balmary : Le sacrifice interdit.
Françoise Dolto : L’image inconsciente du corps.
Mircea Eliade : Aspects du mythe.
Luc Ferry : Apprendre à vivre 2 - La sagesse des mythes.

Sigmund Freud : Cinq leçons sur la psychanalyse.
Sigmund Freud : La technique psychanalytique.
Sigmund Freud : Le malaise dans la civilisation.
Sigmund Freud : Au delà du principe de plaisir.
Sigmund Freud :Totem et tabou.
Linda et René Gandolfi : La maladie, le mythe et le symbole.

Georg Groddeck : Le livre du ça.
Jean-Pierre Guiliani : L’alphabet du corps humain,
« L’Architecte, le Poète et le Musicien ».
Hésiode : Les travaux et les jours.
Carl Gustave Jung : L’âme et la vie.
Carl Gustave Jung : Ma vie.
I.A Kapandji : le tronc et le rachis.
Franck H. Netter : Atlas d’anatomie humaine.
Nietzsche : La naissance de la tragédie.
Rudolf Otto : Le Sacré.
Sophocle : Œdipe roi.
Jean-Pierre Vernant : L’Univers, les dieux, les hommes.

 

 


Rapports Organes-Vertèbres en Ostéo et Médecine Chinoise
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Schéma récapitulatif colonne vertébrale et désir
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